Faute d’États garantissant à l’ensemble des habitants le statut de citoyennes ou de citoyens libres et égaux en droits et en devoirs, la Syrie et l’Irak demeurent marqués par l’emprise des structures tribales sur la population. Loin d’être le symptôme d’un attachement archaïque à la tradition, il s’agit de pragmatisme. Les hommes se tournent vers les liens de solidarité traditionnels, les seuls qui leur assurent la sécurité, les moyens de vivre et d’avoir une existence sociale. Cette survivance sanctionne l’échec de l’instauration (en admettant qu’elle ait été tentée ou… que les tribus ne s’y soient pas opposées victorieusement) d’un État de droit. Parce qu’il s’agit d’intermédiaires indispensables, l’État islamique noue, avec des fortunes diverses, des relations avec les notables des principales tribus de sa zone d’opérations. En Irak, dans la province d’Al Anbar, il s’appuie sur un partie de la puissante confédération Dulaymi (très présente dans l’armée de Saddam Hussein avant 2003) et autour de Mossoul, il compte des partisans au sein de la branche al Djarba, sunnite, des Shammar. En Syrie, il est lié à une partie des Shammar al-Kursah et des Charabya. Mais la logique tribale est dominée par l’impératif de survie du groupe, ce qui rend les allégeances aléatoires car elles fluctuent au gré des intérêts et des rapports de force. La résistance de la tribu al-Sheitaat (provinces de Raqqa et de Deir ez-Zor) à l’État islamique tenait au moins en partie à la concurrence pour l’exploitation des champs de pétrole. Conjuguée à la règle fondamentale de la vengeance (intiqâm) contre tout outrage, la segmentation propre à ce type de société pose le problème des luttes intertribales. Celles-ci contribuent à empêcher toute unification durable des populations de la zone contrôlée et facilitent les manœuvres, comme l’utilisation des certaines tribus contre les djihadistes. Les massacres spectaculaire de plusieurs centaines de membres (parmi lesquels de nombreux civils) de la tribu al-Sheitaat (provinces de Raqqa et de Deir ez-Zor), en août 2014, et de la tribu Albou Nimr (province d’Al-Anbar), en novembre 2014, visaient, notamment, à imposer par la terreur une neutralité sinon une loyauté durables.